Janvier 2008

Le théâtre-forum, un outil de transformation

Reportage de Laurence Bernabeu paru dans le n° 296 de janvier-février 2008 de Non-violence Actualité.

Grâce à la distanciation qu'autorise le théâtre, des élèves de collège expérimentent de nouveaux points de vue, transforment le regard qu'ils portent sur les événements et leurs façons d'intervenir sur le monde. Reportage.

Corbeil Essonne (91), collège Léopold Senghor, une matinée de novembre 2007. Une trentaine d'élèves de 5è assistent dans le silence au dénouement de la pièce « Souen Fu, l'école de la vérité du vent », écrite par la directrice du Théâtre de Jade, Lorette Cordrie. Comme toujours, l'histoire se termine mal : Kien Tse le disciple voleur et menteur obtient finalement les honneurs, au détriment de ses camarades. Quels que soient les sujets pour lesquels la compagnie intervient dans les établissements scolaires (conduites à risques, racisme, addictions, rapport à la loi, relations filles/garçons ou parents/enfants), l'issue des récits est toujours dramatique : mort violente, mise en au ban de la société, mépris ou négation de l'autre, abus de pouvoir…

L'objectif ? Provoquer les réactions des jeunes spectateurs, les faire débattre des situations présentées et émettre des hypothèses d'intervention. Nous sommes alors dans le deuxième temps de l'intervention : celui du théâtre-forum où ceux qui le désirent viennent sur l'espace de jeu, remplacent un comédien et testent leurs propositions. Les comédiens professionnels, restés sur scène, leur donnent la réplique et improvisent avec eux les conséquences possibles de l'acte ou de la parole qui est posé. En ce jour de novembre, les élèves trouvent rapidement le moyen de démasquer le jeune Kien Tse mais peinent à trouver une solution qui convienne à chacun des protagonistes. « Ils ont eu du mal à sortir d'une approche d'exclusion, concède Lorette Cordrie. Certains ont bien essayé de trouver le moyen d'éviter l'humiliation du coupable, ou d'intervenir avant que le vol n'ait lieu, mais sans vraiment convaincre. » Le débat plus que le consensus, telle est d'ailleurs la règle que se fixe le théâtre-forum qui met en route une réflexion personnelle sans imposer de message. « Nos spectacles n'ont pas pour objectif des délivrer des messages, même si nous défendons des valeurs humanistes, poursuit Lorette Cordrie. En revanche, il nous arrive souvent de venir en complément d'autres interventions. »

Une expérience de la responsabilité par le jeu théâtral

Considéré non comme un but en soi, mais comme un moyen pour comprendre la façon dont l'homme se met en relation avec ses semblables, le théâtre tel que le pratique la troupe du Théâtre de Jade s'appuie la distanciation. Un travail de mise en perspective et de médiatisation bien nécessaire pour des jeunes que la société de consommation n'invite guère à se questionner sur eux-mêmes. « Qu'ils restent dans le public ou qu'ils viennent proposer une improvisation, les élèves observent et interrogent : comment j'agis -ou agit-il-, qu'est-ce que cela implique, comme pourrais-je -ou pourrait-il- faire autrement ? Pourquoi a-t-il échoué ? Que puis-je proposer ? » En décortiquant les scènes, en les rejouant plusieurs fois, les enfants prennent progressivement conscience de l'impact d'une parole ou d'un geste sur les événements. Pour Lorette Cordrie, « ils expérimentent à la fois concrètement - car ils le vivent réellement - et symboliquement - on est au théâtre, pas dans la vraie vie ! - que ce qu'ils font ou disent peut changer le cours de l'histoire. Cela les renvoie, de façon positive, à leur propre responsabilité. » Associé à l'affirmation de soi permise par le dispositif (on prend la parole, on s'exprime, on dialogue, on joue), ce sentiment nourrit l'estime de soi. Il suffit pour en juger de constater la joie de chaque jeune qui, après avoir improvisé, retourne dans le public. « C'est vrai que les ados accordent une grande importance au regard que leurs copains portent sur eux. Pour mettre en route la collaboration dans le groupe, c'est à nous acteurs de manifester suffisamment de respect pour la parole et le ressenti de chacun. Et très vite, ils comprennent que ce temps et cet espace-là sont un espace de non-jugement et de droit à l'erreur. Et, mieux encore, qu'on a absolument besoin de leur concours pour faire avancer la situation !»

Parce qu'il permet de prendre la place de l'autre, le théâtre-forum est aussi un outil de transformation des pratiques et des comportements. Que l'on prenne la position de celui qui subit la violence ou de celui qui la met en œuvre, on découvre sous un autre jour le personnage que l'on décriait, on se heurte à son histoire, à ses motivations, à sa perception de sa situation. « C'est très intéressant de jouer le rôle de l'élève et celui du maître. Ca fait penser et ressentir concrètement ce qui se passe dans la tête de l'autre…», remarque un élève à l'issue de la représentation. « Cette pratique ouvre le champ de la conscience, en ce qu'elle permet de multiplier les points de vue mais aussi de s'enrichir de la diversité des comportements possibles, conclut Lorette Cordrie. Ce que l'on vise finalement : que notre public expérimente concrètement qu'il n'y a pas une mais plusieurs réactions possibles dans des situations de crise et que chacun possède un élément de réponse. Le théâtre-forum, c'est cela : la mise en place de processus favorisant le positionnement des individus comme sujets autonomes.»

Laurence Bernabeu

Journaliste à Non-violence Actualité,