Avril 2007

Création théâtrale avec des handicapés mentaux adultes

Cette création s'inscrit dans une longue collaboration initiée par Odile Choukroun, alors directrice du CYES et le Théâtre de Jade sur la question de la vie affective des personnes déficientes mentales :

Atelier théâtre à la Villa du Cèdre

L'atelier à la Villa du Cèdre a été un moment de grand bonheur pour tous les participants, qu'il s'agisse des résidents du foyer, des éducatrices qui les encadraient, des comédiens du Théâtre de Jade ou d'Emilie Prévost qui avait mis l'action en place au nom du CYES .

Le travail a consisté à dévider une pelote dont les résidents avaient tiré le premier fil lors de la première séance de travail, en m'indiquant que je pourrais jouer la grand-mère du Petit Chaperon Rouge. Ah bien oui, je pourrais... les emmener dans l'univers des contes qui, mieux que toute autre forme littéraire évoquent souplement et par le biais du détour fictionnel les questions de la vie affective et de la sexualité.

Chaque séance était constituée de jeux auxquels tout le monde participait. Se présenter, claquer des mains en rythme, guider un partenaire, avec la main, les yeux fermés etc. Puis nous avons fait du théâtre image : image du couple, image de la famille... et enfin, troisième temps, nous enchaînions les improvisations en partant d'un thème que j'apportais puis en suivant les propositions des résidents. Nous avons naturellement commencé par jouer le Petit Chaperon Rouge. Nous avons assisté à une représentation fabuleuse du conte : invention du dialogue, jeu corporel, intensité émotionnelle jusqu'au moment où, le chasseur ayant ouvert le ventre du loup, le Petit Chaperon Rouge et la grand-mère en jaillirent en s'écriant : « Ah ! la lumière ! » comme pour une nouvelle naissance. Lors de la séance suivante, nous avons travaillé sur le rapport au miroir : « miroir, petit miroir, dis-moi que je suis... le plus con ! » a proposé un participant, dans un accès d'ironie amère. Ensuite les autres sont venus demander au miroir des conseils pour séduire celui ou celle qu'on aime, si celui-ci ou celle-là est ou non le bon choix, s'il est plus important qu'il soit riche ou beau ou de coeur aimant. Nous avons improvisé sur la présentation aux parents de l'élu de son coeur, sur l'arrivée d'un nouveau, d'une nouvelle au foyer, sur la situation du vol dans la chambre d'un résident. Séance après séance (huit au total) l'histoire de Gentil coquelicot mon âme s'est construite, mais surtout nous avons vu des visages fermés s'illuminer, le bégaiement d'un résident disparaître lors des improvisations, l'imagination d'un autre que l'on croyait enfermé en lui-même se mettre à chevaucher divinement pour nous proposer des rebondissements à l'infini, puis l'ensemble du groupe commenter le comportement des personnages présentés par les comédiens de Jade dans une improvisation, comme dans n'importe quelle séance de théâtre forum et suggérer le remplacement du comédien pour améliorer le comportement du personnage qui ne prenait pas suffisamment en compte l'avis de sa fiancée et décidait tout pour elle.

Il nous est apparu que nous ne pouvions pas confisquer au profit des comédiens professionnels le temps et l'espace de la représentation. La soirée du 24 avril, où nous recevrons les parents et les éducateurs sera donc composée de jeux impliquant tous les résidents ayant participé à l'atelier, puis de la pièce initiale du théâtre forum dans laquelle certains des résidents joueront le Petit Chaperon Rouge... La soirée se poursuivra par les propositions improvisées des spectateurs comme pour n'importe quelle séance de théâtre forum.

Nous sommes à la veille de débuter les répétitions. Nous ne savons pas comment se passera la représentation finale mais nous savons d'ores et déjà que cet atelier a été l'occasion d'un réel échange entre les résidents du foyer et les comédiens du Théâtre de Jade et qu'il est à ce jour difficile de savoir qui a appris le plus au cours de cette expérience.

Lorette Cordrie

Mai 2007

Une chaleureuse soirée théâtrale

Nous avons eu une très chaleureuse soirée théâtrale avec les résidents de la villa du Cèdre. L'objectif de cette soirée était de faire partager aux résidents, à leurs familles et aux professionnels du foyer ce que nous avions expérimenté durant huit séances d'atelier théâtral avec une douzaine de résidents et deux éducatrices.

La soirée s'est composée d'un jeu auquel nous avons invité les spectateurs à participer : se mettre en cercle, nouer le cercle, le défaire, puis nous avons montré un exercice que nous avons pratiqué dans l'atelier. Il s'agissait d'une ronde où il fallait se déplacer en prenant successivement la main droite puis la main gauche du voisin. Nous y avions ajouté le fait de chanter une chanson. Le cercle a tourné en dégageant beaucoup d'énergie et de joie.

Puis les comédiens du Théâtre de Jade ont joué Gentil Coquelicot mon âme, pièce dans laquelle était insérée une présentation d'un jeu du Petit Chaperon Rouge joué par des stagiaires ayant suivi l'atelier. Ensuite, nous avons ouvert l'espace de jeu au public pour qu'il cherche comment « corriger » les situations proposées par notre pièce initiale.

Les participants ont surtout travaillé sur les suites du vol par Romarin de la pantoufle de Julie.

Nous avons eu des Romarin plus malins que le nôtre, qui au lieu de garder la pantoufle dans leur dos, la cachaient très bien, mais finissaient par la rendre en comprenant que Julie allait avoir des soucis avec sa mère à cause de la disparition de cette pantoufle. Cela a donné lieu à des tractations intéressantes avec le personnage de Stéphane, l'éducateur. Nous avons eu aussi une Mère de Julie beaucoup plus conciliante que la nôtre et qui a proposé, puisque le signe de l'amour naissant entre Julie et Romarin passe par le fait de chanter « Gentil Coquelicot », de chanter cette chanson avec eux. Enfin, quelqu'un a souligné qu'il faudrait que le père de Julie se mêle de tout cela. Ce résident nous a proposé un père assez rigoureux, exigeant que Julie range correctement sa chambre avant de recevoir le baiser paternel, puis il a pris les choses en main, trouvant intolérable que l'éducateur fume sa cigarette alors que la pantoufle de Julie avait disparu.

A la fin de sa séance, beaucoup de personnes ont exprimé leur étonnement face à la qualité du jeu des résidents. « On ne les avait jamais vu comme ça ! » hé ! C'est que nous leur avons donné la parole, que nous sommes partis de leurs propositions, que nous n'avons pas figé le jeu dans des places, des codes, de la répétition. Nous avions un canevas, une histoire connue, des rôles définis et chacun des acteurs avait, même lors de la représentation, une large part d'autonomie.

Ce qui, personnellement m'a le plus frappée, c'est le fait que beaucoup de progrès ont été accomplis par les uns et les autres, en termes d'expression verbale ou de mouvement par le simple fait du travail collectif. Ils reprenaient par mimétisme, les manières de dire, les intonations, les comportements des uns ou des autres, augmentant ainsi leur bagage personnel. L'imagination débordante de l'un, le côté rigoureux d'un autre, l'élocution d'un troisième étaient, selon les circonstances, repris pour jouer des personnages.

Certains des résidents n'ont pas souhaité jouer directement, mais ils étaient présents à chaque séance, volontaires pour être là, manifestant leur intérêt pour ce qui était joué et débattu. Nous avons vu leurs visages s'éclairer merveilleusement. En ce qui concerne l'équipe du Théâtre de Jade, elle a, comme dans tant d'autres expériences menées avec des publics spécifiques, accru son expérience de vie.

Lorette Cordrie