Jeu dramatique et Peinture

Le Théâtre de Jade intervient depuis plusieurs années en milieu carcéral. Ses premières actions ont été des représentations des spectacles forum à son répertoire, mises en place par le SPIP de Bois d'Arcy. Le SPIP a ensuite organisé plusieurs ateliers théâtre qui ont été menés par Lorette Cordrie et des comédiens du Théâtre de Jade. Deux de ces ateliers ont donné lieu à la création de spectacles forum qui ont ensuite été joués en détention. Ces spectacles ont été écrits à partir du travail avec les détenus. Mon frère sera là traite de la question de la sortie de prison, La Femme droite est issue d'un atelier sur les représentations des relations hommes/femmes.

En 2010 et 2011 le Théâtre de Jade a bénéficié d'une subvention de la CPAM 78 qui lui a permis de développer ce module.

La nuit

L'atelier a consisté en six matinées et une restitution d'atelier devant une vingtaine de détenues. Nous avons débuté avec une liste de mots associés à « la nuit » et, d'emblée cette liste a balayé le spectre des images liées à la nuit. Les premiers mots : Noir, cauchemar, rêve, peur... mais il y eut aussi :libération de l'inconscient, ou : phares des voitures, yeux de chats qui s'illuminent, la couleur des choses qui change, les fleurs qui se ferment, les grillons, la nature qu'on entend mieux, la lune et les étoiles, les jeux érotiques...

A partir de cette liste, chaque participante a écrit un texte court.

Puis Jean-Marc Lejeune a fait découvrir une technique de peinture où il s'agit de retirer la peinture avec des brosses en gomme. Peinture acrylique noire, sur du papier glacé. Format 30 x 40 cm. Nous proposons ensuite aux stagiaires de peindre à partir du texte écrit la veille, puis de peindre une émotion liée à la nuit.

Jean-Marc va ensuite proposer des supports de plus en plus grands : 60 x 90 cm, puis de grand déroulés de 1,40 m x 6 m. Nous passerons aussi de la petite brosse à des brosses larges à long manches, plates ou rondes. Le travail variera de l'individuel au collectif.

Les peintures peuvent avoir comme point de départ les textes écrits par les stagiaires mais aussi des textes d'auteurs connus ( Haïkus, V. Hugo, Lorca) ou des improvisations vocales (des comédiens, puis des stagiaires), mais elles peuvent aussi être les points de départ d'un travail d'écriture.

A partir de cette peinture,

Krysia écrit :

Je vois la porte du paradis

C'est une nuit clairvoyante

Il y a une porte céleste, un arc-en-ciel, une invitation

K-RO écrit :

Je vois une fenêtre

C'est une nuit paisible

Il y a une tombe, il y a un cercueil et un cadavre

Maryse écrit :

Je vois un cercueil

C'est une nuit triste

Il y a un cadavre, un tombeau, de la pluie

Vivi écrit :

Je vois l'au-delà

c'est une nuit de voyage

Il y a le caveau, la sérénité et la fin


A partir d'une sélection de haïkus évoquant la nuit, les stagiaires ont peint sur des formats 30 x 40 cm

Lors de la restitution d'atelier les stagiaires ont lu leurs textes, les ont portés, debout, devant le public, dans un espace où l'acoustique les obligeait à forcer la voix. Elles ont peint en direct un grand déroulé de papier blanc en écoutant les textes de Victor Hugo que Lyès Mussati et Lorette Cordrie lisaient. Elles ont clos la séance en restituant deux des quatre cadavres exquis produits.

L'engagement des participantes a été très intense, avec un énorme désir d'apprendre et de découvrir. La plus belle gratification pour les intervenants fut qu'elles puissent, lors de la restitution, expliquer elles-mêmes aux autres détenues l'intérêt de cet atelier et les processus artistiques qu'il a utilisés.

L'équipe d'intervenants a apporté son savoir-faire, des méthodes de travail. Elle a acquis du savoir-être grâce à ces femmes qui ont fait preuve, tout au long du travail, d'une grande pudeur et de leur capacité à transférer dans des formes artistiques des douleurs qui affleuraient sans cesse.

Etre un homme

Ce module de stage a été repris en juin 2011 avec un groupe de détenus de Bois d'Arcy sur le thème « être un homme ».

Être un homme, c'est : L'honneur, la dignité, le respect, la force. Le chef de famille, la responsabilité. Garder les vaches, le devoir, reproducteur, chasser. Être indépendant, protecteur. Avoir des sentiments. Travailleur, résistant, courageux, loyal. Pouvoir, honnêteté. Destructeur, rouler vite, égoïste, macho, sexe, ambitieux, orgueil, rancunier, vindicatif, cruel, nerveux, impulsif, dangereux. Producteur, imaginaire, créatif, inventif. Jaloux, possessif. Solidarité. Guerrier, révolutionnaire, résistant. Sportif. Criminel envers la société, criminel envers la planète. Violent. Fauve, fourbe, parasite. Drôle, instinctif. Faible, tendre, gâteux, galant, amoureux, sensible, romantique. Pervers, obsédé, calculateur, malicieux, fêtard. Timide. Raciste. Religieux, malade, mortel. Intelligent. Beau.

Les détenus ont travaillé à la création de grandes fresques sur carton de 7m sur 1,50m, illustrant ce thème. Ceci a été l'occasion à la fois d'un travail de collaboration entre eux et de réflexion sur la difficulté d'être un homme, face à son père, à une femme, à des frères. Le travail privilégie l'intuition, l'impulsion, le rythme, l'énergie, la composition et non de l'illustration et/ou la représentation d'idées ou de concepts.

Travail collectif, Acrylique sur carton, 7X1,5m

Etre une femme

Le pendant de ce stage a été proposé à un groupe de femmes de la Maison d'arrêt de Versailles.

L : Être une femme

C'est beau, évident, important, formidable, troublant, joyeux, lumineux, généreux, doux, merveilleux,

mais aussi douloureux, possessif, intuitif ;

C'est la vie.


B : Être une femme

C'est beau et ça se tient bien droite

jusqu'au moment où le poids des années, de la souffrance, de l'amour, du travail

lui font courber le dos et enfin

… souffler


E : Être une femme

C'est être amoureuse

et être belle

et être courageuse

et avoir la force

et faire les enfants

et faire aussi le ménage de la maison

Comme les hommes, elles ont peint collectivement une fresque sur le thème « moi, mon corps... » à partir de laquelle elles ont de nouveau écrit des textes courts.

Travail collectif, Acrylique sur papier, 5X1,5m

Elles ont aussi peint sur toile – autour de l'idée du vêtement. A partir de la peinture des toiles, des textes ont de nouveau été écrits :

Acrylique sur toile
B :

C'est étrange de dessiner des couleurs dans une prison, me diriez-vous !

Eh bien non ! Vous répondrais-je !

Justement ces couleurs sont le reflet de ma personnalité, de mon caractère gai, joyeux, extraverti...

Et les formes ?

Idem.

Je suis assez rigide quant au respect des règles, à la droiture, mais bizarrement, il faut aussi qu'il y ait un brin de fantaisie...

Oui, rangé, sans être rangée !

Le monde devrait être beau, mais malheureusement, il ne l'est pas,

alors je veux refléter et distribuer de la joie autour de moi

et entrainer ceux qui le veulent dans mon sillon de bonne humeur.


Acrylique sur toile
L :

Être une femme

Le jour et la nuit

l'ombre et la lumière

Le noir de la douleur,

le violet du souci

le bleu de la mer qui apaise

le bleu du ciel qui espère

le rose des fleurs, du sourire et des baisers.

L'éventail de la vie dont la douceur et la force

se perdent dans l'infiniment bleu

du jour et de la nuit


Acrylique sur toile
K :

Noires, que les entrailles de la terre sont noires dans sa plus profonde profondeur,

que la pluie s'y infiltre et creuse des galeries,

que l'air qui s'y engouffre, circule de plus en plus à sa guise.

Air et terre, vous vous rejoignez à la surface, le soleil s'en mêle et la chlorophylle s'impose.

Mais tout cela ne reste qu'un sol qui, sous mes pieds, se dérobe.


J'ai besoin d'espace, j'ai besoin d'air, de monter en altitude.

Gravir les échelons un à un, progresser dans l'oxygène libre des oiseaux.


Accentuer cette apesanteur pour te faire voler dans mes bras,

pour t'élancer plus haut que je ne pourrai m'élever.

En garder à jamais l'image de la fraîcheur de la naissance de notre bonheur, de la douceur de cet amour, de la chaleur qui m'enivre et qui se veut éternelle, de ce parfum fleuri, si fragile.

Au cœur de ce monde, je la garde comme un dessin figé dans le cadre robuste d'un chêne.


Pour toi je veux voir plus grand, je veux voir plus haut.

Je veux imposer à tous l'amour qu'on se porte.

Graver tes initiales en lettres de lumière, encrées dans un sol de verdure, mais suspendues parmi les étoiles.


Lune en croissant, on croquerait ton innocence, ton large sourire.

Bienveillante, tu scintilles de sang et de lumière,

tu observes sous ta voûte céleste les atomes qui dansent autour de toi.


Quel est donc cette étoile aux yeux vicieux ?

Elle te rejoint dans l'énergie de son ambition.

Mais a-t-elle le cœur pur ?


Peu nous importe ! Nous restons au cœur de l'action !

Nous nous aimons, nous les oublierons.